La révolte des Bonnets rouges est bretonne mais les pays en guerre utilisent les révoltés comme des pions de l'échiquier international21, 23. Les hollandais et les italiens ont évoqué la révolte dans leurs stratégies militaires. Plus récemment, ce mouvement populaire a été l'objet de beaucoup d'attention en Russie.
Ce premier volet dévoile la vue hollandaise de la révolte. Cette analyse est basée sur de nombreux documents historiques dont des lettres du Prince Guillaume III d'Orange à l'amiral de la flotte De Ruyter, sur les annales des Provinces-Unies, sur la biographie de De Ruyter, etc... fournies notamment dans les recherches détaillées du Docteur Chotzen Th.-M.(1901-1945) et du professeur émérite à la Sorbone Jean Bérenger.
Nous répondrons notamment au vu de ces documents aux questions suivantes :

Pourquoi les hollandais auraient pu souhaiter aider la révolte bretonne ?

- Toutes diversions pourraient dégarnir les troupes françaises du front entre la France et les Pays-Bas-Unis.

Le secrétaire d'état à la guerre français Louvois possède un réseau de renseignement efficace sur les mouvements des troupes mais également, pour anticiper les décisions, des "espions" infiltrés qui fournissent des informations sur les lettres du Prince. De Lannoy placé dans la domesticité du prince d'Orange correspond avec le gouverneur de Maastricht, le comte d'Estrades amis de la famille Le Tellier23-a,35.
C'est par cet intérmédiaire que nous connaissons la lettre du Prince hollandais au grand-pensionnaire Fagel du 8 août.
«[...] il faut toujours bien traiter les gens que vous savez; les révoltes en France se fortifiant, feront diversion de troupes que le roi sera obligé d'y envoyer[...]24-b »

De même, le grand-pensionnaire hollandais Fagel écrit à l'amiral De Ruyter en date du 10 août :
"[...] J'ignore si vous pourriez être d'avis que les vaisseaux de cet État puissent se rendre à la Manche et à la côte de Bretagne pour un rendez-vous à désigner par vous, afin d'alarmer la France [...] Si vous jugiez que c'est praticable, j'en avertirais Son Altesse, car comme les affaires de France sont plus ou moins en désordre par suite de la bataille en Allemagne et la mort de Monsieur de Turenne, ceux de Bretagne pourraient devenir plus animés en leur défense s'ils voyaient qu'on leur porterait secours par voie de mer."23-h

  - Louis XIV soutient la révolution de Sicile, menaçant de manière importante l'équilibre des forces en méditerranée20. Ce point est crucial dans les décisions à venir des Pays-Bas-Unis. La flotte devra s'y rendre et passer devant la Bretagne.

  - L'ambassadeur Heemskerck était convaincu de l'intérêt d'une telle démarche en Bretagne et s'en entretenait au prince (Le secrétaire du Prince, Huygens désigne même Conrad de Heemskerck comme le promoteur du dessein breton de 167523-a, 30.

  - Dès 1674, le huguenot languedocien Jean-François de Paul de Sardan valorise la position géographique de la Bretagne auprès des hollandais comme étant très facilement secourue par la mer par une flotte de vaisseaux. Selon lui, l'enthousiasme des bretons est tel qu'ils se soulèveraient à la vue seule de la flotte hollandaise...

Quelles étaient les réelles intentions des hollandais ?

Nous apprenons  le triple dessein que le Stadhouder Guillaume III avait conçu au début août 1675 dans une lettre du Prince à l'amiral De Ruyter qui a été conservée aux archives privées de la Maison d'Orange-Nassau (n° 2652 II) (23-c) :
  • Armer les révoltés bretons,
  • Entrer en négociations directes avec leurs chefs grâce à l'envoyé du Prince Guillaume III :  Sir Poulet (Puis emmener des députés des révoltés par vaisseaux jusqu'au Prince)
  • Neutraliser toute velléité de la part des révoltés de faire la paix avec le Roi de France
Le Prince Guillaume III écrit à l'Amiral De Ruyter une lettre daté du 8 août qui nous renseigne précisément sur la démarche envisagée pour prendre contact avec les révoltés :
"Ayant appris que les troubles en Bretagne s'étendent chaque jour, il nous a semblé bon d'en profiter pour le bien de l'État. Et puisqu'en ce moment-ci vous êtes prêt à mettre à la voile et à longer ces côtes, c'est notre désir que vous preniez avec vous le porteur de la présente lettre, le Sr Tomas Poulet, pour le débarquer à Quimperlé ou bien au lieu où cela se fera le plus convenablement et que vous attendiez jusqu'à ce que vous aurez vu comment il sera reçu par les révoltés. Si c'est, comme nous l'espérons, avec beaucoup d'affection, vous enverrez un navire convenable ou tel autre bâtiment que celui-ci estimera le plus approprié à conduire à notre pays, soit directement, soit indirectement en passant par l'Angleterre, et avec le maximum de sécurité, tels députés que les révoltés jugeront bon de déléguer d'entre les principaux et les plus capables des leurs, et en attendant, si les révoltés acceptent cette proposition, vous y laisserez les armes et les munitions qui vous seront données à cet effet des magasins de notre pays. Étant assuré de votre fidélité et discrétion, nous comptons que vous exécuterez tout ceci et ce qui pourrait être nécessaire à cet effet avec la plus grande discrétion et prudence afin que les ennemis ne trouvent pas de nouvelle occasion pour veiller plus attentivement, ou bien qu'avertis de l'intervention énergique de notre État ils ne fassent avec les Bretons tel accord que ceux-ci pourraient désirer pour écarter les forces de notre État de leurs provinces. Sur ce nous vous recommandons avec tous les desseins conçus très sincèrement à la sainte garde de Dieu."(23-d)

Cette volonté de s'allier avec les révoltés est également exprimée par Huygens, le secrétaire du prince dans son journal personnel. Il désigne de plus le diplomate Conrad de Heemskerck comme le promoteur du dessein breton de 1675 :
"Elle [Son Altesse] escrivit à l'admirai de Ruyter, étant prest à faire voile vers la mer méditerranée de recevoir en son bord un nommé Poulet, enginieur de profession et que Heemskerck avoit disposé pour aller servir parmy les révoltés de Bretaigne, et de le mettre a terre a Quimperlay et d'attendre scauoir comment il seroit receu et de renvoyer dans un vaisseau propre à cela les députés que peut estre ces gens voudroyent envoyer. Hemskercke me dit qu'on y devoit envoyer secours d'hommes"30.

Heemskerck  écrit lui même de La Haye à l'amiral le 10 août :
"[...] et comme j'ai rédigé moi-même par ordre de Son Altesse la lettre ci-jointe, j'ajouterai encore pour plus de clarté que son Altesse entend qu'une fois hors des passes, soit à Schooneveld
soit ailleurs, le vent aidant, Votre Excellence attende la personne et les affaires mentionnées que l'on compte être à bord de Votre Excellence mardi [13 août] au plus tard[...]".

Les Hollandais ont-ils accostés en Bretagne ?

Nombre de récits historiques relatent que le meneur des Bonnets rouges Le Balp avait conçu le dessein de s'emparer de Morlaix, et d'entrer en contact avec les Hollandais dont la flotte, sous le commandement de De Ruyter, croisait sur les côtes. D'autres indiquent également que certains révoltés seraient montés à bord des vaisseaux hollandais pour échapper à la répression.  Il faut noter que les Hollandais qui avaient infesté les côtes du Morbihan n'étaient que des corsaires et qu'ils en avaient été chassés dès le commencement d'août32-b.

Si les insurgés ont pu être au courant du projet de départ de la flotte hollandaise, nous ne connaissons pas les intentions et les pensées de Le Balp. Le fait est qu'il n'a pas marché sur Morlaix. Quant à sa rencontre avec la marine hollandaise, les dates ne coïncident pas.
Le Docteur Th.-M. Chotzen, par l'analyse minutieuse des lettres entre le prince Guillaume III d'Orange et l'amiral De Ruyter23 et la biographie de De Ruyter31, peut affirmer avec certitude que la flotte a longé les côtes anglaises et notamment, après être
"passé en vue de Dunkerque (29-30 août), la flotte a mouillé devant Douvres (2-5 septembre)"(23-a).
Le Balp était pour l'heure décédé.

Cette analyse nous informe également précisément sur le périple de la flotte dans la manche :
"De Ruyter n'est sorti du port de Hellevoetsluis que le 16 août, il n'a gagné le large que le 19. Après avoir passé en vue de Blankenberghe (23-24 août) et de Dunkerque (29-30 août),il a mouillé devant Douvres (2-5 septembre) et Vierley, c'est-àdire Fairlight, à l'est de Hastings (6-7 septembre), d'où il assigna
à ses capitaines comme rendez-vous prochain l'anse de « Dootmanshooft », à l'est de Falmouth. Les 13-14 septembre on le trouve doublant le « Goutstaert », nom donné par les navigateurs et les cartographes néerlandais à Startpoint, la pointe de Devon. Le 19 septembre enfin, il est entré dans l'Atlantique. De Ruyter était pressé d'arriver au rendez-vous avec les forces espagnoles dans la Méditerranée, et avec l'Ankou[...]
Du moment que la flotte hollandaise était entrée dans la Manche, elle n'a pas perdu de vue les côtes anglaises, et rien ne fait soupçonner de la part de l'amiral la moindre intention de prêter main-forte à Le Balp, soit à Morlaix, soit dans un autre port breton."23-a

L'amiral a d'autant moins de raison de faire arrêt en Bretagne que son donneur d'ordre, le prince d'Orange, qui dans de nombreuse lettres au  début août avait l'intention d'envoyer le sir Poulet en Bretagne (voir le premier paragraphe) s'est ravisé  le 19 août, et quand la flotte entra dans la Manche, il était déjà arrêté que les révoltés seraient abandonnés à leur sort23-a.

Le 24 août enfin De Ruyter reçoit devant Blankenberghe la dépêche du Stadhouder Guillaume III, expédiée le 19 du camp de Lembeek qui lui indique de ne pas attendre l'émissaire à destination de la Bretagne  et de se rendre au plus vite rejoindre les troupes espagnoles en méditérannée :
" La présente n'a d'autre motif que de vous faire connaître que pour des raisons survenues depuis l'expédition de notre missive du 8 de ce mois, la teneur de celle-ci doit, forcément rester sans vous y référer, vous vous régliez sur nos ordres et instructions précédents. Postscriptum : C'est notre sentiment et désir que vous continuiez votre voyage au plus vite sans attendre la personne en question mentionnée dans la résolution de Leurs Hautes Puissances du 16 de ce mois » 23-f

Pourquoi  cette décision finale hollandaise ?

  Le 27 juin 1974, soit un an auparavant, la marine hollandaise avait tenté de prendre contact avec des bretons à Belle-Ile. Mais les habitants ont refusé de rencontrer les hollandais. Ils ont de plus affirmé leur loyauté au roi23. Selon Dr Th. Chotzen23 p106  cet événement dissuade dès le départ l'amiral De Ruyter d'aider le Chef des révoltés Le Balp. De plus, il préfère se rendre en Sicile sans faire d'arrêt(23 p130) notamment parce que le voyage était beaucoup ralenti par 22 navires marchands qui s'étaient joints à la flotte.
Collection De Ruyler, n° 39,23-h.  Lettre de De Ruyter répond à Fagel le 10 août
"[..]pas moins de 22 navires marchands se sont joints à ses vaisseaux de guerre, lesquels, étant à destination des Indes Occidentales et du Détroit [de Gibraltar] doivent être convoyés et ainsi nous empêcheront entièrement de rendre aucun service, d'autre part parce qu'on ne saurait assigner sous la côte mentionnée de Bretagne un rendez-vous convenable comme (à la différence du Golfe de Gascogne) on n'y trouve pas de bon mouillage."

Le Huguenot Jacques Basnage, qui s'est mêlé de politique hollandaise, a eu vent du dessein de Bretagne en 1675. Voici ce qu'il écrit à ce
sujet :
« Enfin on avait dessein de porter la terreur sur les côtes de France. C'est pourquoy on fit une diligence extrême pour armer une escadre de dix-sept vaisseaux sous le Vice-Amiral de Haan, pendant que Ruiter, qui avoit le commandement général, hâtoit celle de la Meuse. Malgré cette diligence, on ne put être en état de sortir qu'au mois d'août. On fut alors obligé de changer les projets qu'on avoit faits, et d'envoyer une grande partie de cette Flotte à Messine au secours des Espagnols »34

Là aussi, la planification d'une aide "urgente" en méditérannée en même temps que le convoyage de 22 navires marchands très lents semblent avoir rendu impossible tout arrêt en Bretagne.

D'autres éléments ont pu influencer la décision finale du Prince Guillaume III :
  - La concentration de troupes françaises dans les ports bretons et dans la province, connue dès le 8 août dans les gazettes, l'avait-elle convaincu de l'inopportunité de toute action dans la région de Quimperlé?22-c.
  - Le promoteur de l'entreprise, l'ambassadeur Heemskerck, s'était absenté de l'entourage de Guillaume III lorsque celui-ci liquida sa politique bretonne.
  - Mais surtout, l'ingénieur Thomas Poulet,  qui devait prendre contact avec les révoltés, n'est pas monté dans un navire en partance, malgré les demandes répétées du Stadhouder Guillaume III pour que la flotte l'attente entre le 8 et 19 août. Le 19 août il écrit à l'amiral de la flotte De Ruyter
"C'est notre sentiment et désir que vous continuiez votre voyage au plus vite sans attendre la personne en question mentionnée dans la résolution de Leurs Hautes Puissances du 16 de ce mois"23 p130